Porto est une ville qui se lit comme un livre ouvert. Sauf que les pages, ici, sont en faïence bleue et blanche, et qu'elles recouvrent les murs des églises, des gares et des immeubles entiers. On ne vient pas à Porto pour voir des azulejos, on y vient et on se fait rattraper par eux. La première fois que j'ai tourné au coin de la Rua de Santa Catarina, je me suis arrêté net : la Capela das Almas n'est pas une chapelle, c'est un mur de huit mille carreaux qui vous tombe dessus.

Mais voilà. Les guides touristiques vous listent les lieux, sans jamais vous dire comment les regarder, à quelle heure y aller, ni surtout comment distinguer un azulejo du 18ème siècle d'une reproduction vendue à un touriste pressé. Après plusieurs séjours à Porto, dont un de trois semaines à arpenter chaque recoin carrelé, j'ai fini par comprendre quelques trucs. Et j'ai aussi fait des erreurs. Beaucoup.

Points clés à retenir

  • Le mot azulejo vient de l'arabe az-zulayj (petite pierre polie), pas du portugais "azul" (bleu). Les Portugais l'ont appris à leurs dépens.
  • Les six lieux incontournables : la Gare de São Bento, la Capela das Almas, l'Igreja do Carmo, la Sé, la Rua de Santa Catarina et le Musée National des Azulejos, à 20 minutes de train.
  • La lumière du matin (avant 10h) est la seule qui rende justice aux reflets de l'émail. Après, tout est surexposé.
  • Un azulejo ancien authentique a des irrégularités : bords irréguliers, motifs légèrement décentrés. Les copies modernes sont trop parfaites.
  • Acheter : privilégier les ateliers de Vila Nova de Gaia pour du fait main, et se méfier des échoppes de la Ribeira qui vendent des imports espagnols.

Le problème des azulejos à Porto : on regarde sans voir

Avouons-le. La plupart des visiteurs passent devant la Gare de São Bento, prennent une photo de la grande fresque du hall, puis repartent. C'est dommage. Parce que les vingt mille carreaux de la gare racontent l'histoire du Portugal, des batailles médiévales aux scènes de la vie rurale, et que la plupart racontent surtout une époque précise : celle des années 1905-1916, où l'artiste Jorge Colaço a passé onze ans à concevoir ces panneaux.

Mais qui s'en soucie, quand on a un guide qui pousse vers la sortie ?

Je ne dis pas qu'il faut passer trois heures dans la gare. Non. Je dis qu'il faut savoir où poser les yeux. Les panneaux du haut, ceux qui décrivent les transports et les traditions paysannes, sont souvent ignorés parce qu'ils sont au-dessus de la tête des gens. Ils sont pourtant les plus intéressants.

Et il y a un détail que personne ne remarque : la gare de São Bento est construite sur l'emplacement d'un ancien couvent, le Mosteiro de São Bento de Avé-Maria. Les carreaux ne sont pas qu'un décor, ils sont un palimpseste. On ne peut pas le voir à l'œil nu, mais on peut le savoir.

Comment lire une fresque en azulejos sans être un historien de l'art

La première règle, c'est de ne pas tout regarder d'un coup. Une fresque de la taille de celle de São Bento est faite pour être lue par sections, comme une bande dessinée. Commencez par le bas, suivez le récit, puis remontez.

La deuxième règle : regardez les carreaux individuels, pas seulement l'ensemble. Un azulejo du 18ème siècle a été peint à la main, cuit à 900 degrés, puis émaillé. Les variations de teinte entre deux carreaux voisins sont normales. Elles sont même la signature d'une pièce authentique.

Quand j'ai commencé à m'intéresser à ça, j'ai passé une après-midi entière dans la gare à photographier les carreaux un par un. Ma femme me croyait fou. C'était il y a quatre ans. Aujourd'hui, je sais reconnaître un azulejo de 1720 d'un azulejo de 1920 à la seule épaisseur de l'émail et à la couleur du bleu.

Quels sont les six lieux essentiels pour voir des azulejos à Porto ?

On m'a posé cette question des dizaines de fois. Voici ma réponse, avec ce que les guides ne disent pas.

1. La Gare de São Bento — la plus accessible, la plus fréquentée

Adresse : Praça de Almeida Garrett, centre-ville. Accès : libre, tous les jours, de 5h à minuit (c'est une gare en activité). Temps de visite : 20 à 30 minutes si on ne prend pas le train.

Le problème : c'est l'endroit le plus touristique de Porto. À 14h, vous partagez le hall avec deux cents personnes qui font exactement la même chose que vous. La solution : y aller avant 9h, quand les navetteurs passent sans s'arrêter, ou après 21h, quand le hall est presque vide. J'ai eu mes meilleures photos à 22h30 un mardi.

2. La Capela das Almas — la plus photogénique

Adresse : Rua de Santa Catarina 428, au croisement avec la Rua Fernandes Tomás. Accès : libre de l'extérieur, l'intérieur est moins spectaculaire. Temps de visite : 10 minutes dehors suffisent.

Les huit mille carreaux extérieurs datent de 1929, pas du 18ème siècle comme beaucoup le croient. C'est une œuvre d'Eduardo Leite, qui s'est inspiré des azulejos baroques du siècle précédent. Et c'est précisément ce contraste entre l'apparence ancienne et la fabrication récente qui rend ce lieu fascinant.

Franchement, la façade bleue et blanche est tellement dense qu'on ne sait plus où regarder. Mon conseil : traversez la rue, allez au McDonald's (oui, au McDonald's), montez à l'étage et prenez la façade en contre-plongée. La perspective change tout.

3. L'Igreja do Carmo — l'église à deux visages

Adresse : Rua do Carmo, à côté de la tour des Clérigos. Accès : l'extérieur est gratuit, l'intérieur demande un billet d'environ 3 euros. Temps de visite : 15 minutes.

Le côté le plus célèbre, celui qui donne sur la Rua do Carmo, est couvert d'azulejos du 18ème siècle représentant des scènes de la vie du Carmel. Mais il y a un autre côté, moins connu, avec des panneaux plus sobres. Et puis il y a la Casa Escondida (littéralement "la maison cachée"), coincée entre l'église et le bâtiment voisin.

C'est le seul endroit de Porto où je me suis dit : on est dans une ville, et pourtant il y a un bâtiment entier dont personne ne parle. La façade arrière de l'église, qui donne sur cette maison cachée, est un mur d'azulejos du 18ème siècle que presque personne ne photographie. J'ai eu des photos magnifiques, seul, un lundi matin.

4. La Sé (Cathédrale de Porto) — les cloîtres oubliés

Adresse : Terreiro da Sé, sur les hauteurs de la ville. Accès : la cathédrale est gratuite, les cloîtres coûtent environ 3 euros. Temps de visite : 30 à 40 minutes pour l'ensemble.

La façade de la Sé est massive, romane, presque brutale. Rien à voir avec la délicatesse des azulejos. Et pourtant, dans les cloîtres, il y a des panneaux du 18ème siècle qui racontent la vie de la Vierge et des scènes de l'Ancien Testament.

Le cloître n'est pas très grand. Mais il est couvert d'azulejos du haut en bas, et il est rarement bondé. Quand j'y étais, il y avait trois autres personnes. Trois. Dans une cathédrale que des milliers de touristes traversent chaque jour sans s'arrêter.

5. La Rua de Santa Catarina — l'azulejo dans la rue

Cette rue commerçante, qui traverse le centre de Porto, a une particularité : plusieurs immeubles ont conservé leurs façades en azulejos d'origine. Le plus beau est le bâtiment du Café Majestic, dont la façade est un mélange d'Art déco et de panneaux de faïence.

Mais le vrai spectacle est ailleurs : les immeubles résidentiels, entre la Praça da Batalha et la Rua de Passos Manuel, ont des façades entièrement carrelées qui datent des années 1940. On les remarque à peine tellement elles font partie du décor. Je me suis arrêté devant l'un d'eux, au numéro 112, et j'ai observé les fenêtres : les carreaux sont fissurés, certains sont manquants, et c'est ça qui est beau.

6. Le Musée National des Azulejos — pour comprendre, pas seulement admirer

Adresse : Rua Madalena 23, à Xabregas, à 20 minutes de train ou de métro du centre. Accès : environ 5 euros. Temps de visite : 2 heures minimum. Ne partez pas de Porto sans y aller.

C'est dans un ancien couvent, le Convento da Madre de Deus, et c'est le plus grand musée du monde consacré aux azulejos. On y voit l'évolution de la technique depuis le monde arabe, et surtout le fameux panneau de Lisbonne, une fresque de 36 mètres de long qui représente Lisbonne avant le tremblement de terre de 1755.

Franchement, c'est le seul endroit où j'ai compris que l'azulejo n'est pas un simple décor, mais une véritable technologie. Les carreaux anciens sont posés sur un lit de chaux, ce qui les protège de l'humidité. C'est pour ça qu'ils tiennent depuis trois siècles sur des murs exposés aux intempéries.

Où acheter des azulejos authentiques à Porto sans se faire avoir ?

Ah, la question que tout le monde pose une fois rentré à la maison. Et la réponse n'est pas celle qu'on lit dans les blogs.

La règle numéro un : ne jamais acheter d'azulejos dans les boutiques de la Ribeira, le quartier touristique au bord du Douro. J'y ai vu des "azulejos anciens" qui étaient des copies espagnoles, fabriquées en série et vieillies artificiellement. Le prix était correct, la qualité aussi, mais l'authenticité, zéro.

La règle numéro deux : chercher les ateliers de Vila Nova de Gaia, de l'autre côté du fleuve. Il y a plusieurs céramistes qui perpétuent la tradition, et certains ouvrent leurs portes aux visiteurs. J'ai passé une après-midi chez un artisan, à regarder la pose de l'émail, à comprendre pourquoi le bleu de cobalt vire au gris si la cuisson est ratée.

Les bonnes adresses, selon mon expérience :
  • Les boutiques de la Rua de Miguel Bombarda, le quartier des galeries d'art, ont des azulejos contemporains de qualité.
  • À Vila Nova de Gaia, plusieurs ateliers vendent des lots de carreaux déclassés à prix réduit.
  • Le marché aux puces de Porto, le dimanche matin, permet de dénicher des azulejos anciens, mais il faut arriver avant 9h et savoir négocier.

Combien coûte un azulejo authentique ?

Un azulejo ancien du 19ème siècle, en bon état, se vend entre 15 et 40 euros pièce. Plus les motifs sont complexes, plus le prix monte. Un panneau complet du 18ème siècle peut atteindre plusieurs milliers d'euros, mais c'est un marché de collectionneurs, pas de souvenirs.

Un azulejo contemporain fait main coûte entre 5 et 15 euros. C'est ce que je recommande d'acheter. C'est beau, c'est authentique, et ça soutient les artisans locaux.

Quelles sont les erreurs à éviter lors d'une visite des azulejos à Porto ?

J'ai fait toutes les erreurs possibles, pour que vous n'ayez pas à les faire.

Erreur n°1 : y aller à midi. La lumière portugaise de l'après-midi est violente, surtout en été. Les reflets sur l'émail créent des zones blanches illisibles sur les photos. La solution : se lever tôt. Entre 8h et 10h, la lumière est douce et rasante. Erreur n°2 : toucher les carreaux. Je ne parle pas de les endommager, mais de les essuyer du doigt pour "mieux voir". Les azulejos sont émaillés, c'est-à-dire qu'ils supportent l'eau, mais les sels de la peau laissent des traces qui s'incrustent. Dans certaines églises, les carreaux en bas des murs sont ternis à hauteur de main. C'est irréversible. Erreur n°3 : confondre azulejos anciens et azulejos de style ancien. La Capela das Almas est de 1929, et pourtant des centaines de visiteurs la décrivent comme "médiévale". Regardez les détails : les carreaux du 18ème siècle ont des bords coupés à la main, donc légèrement irréguliers. Ceux du 20ème siècle sont découpés mécaniquement, avec des bords parfaitement droits.

Azulejos ou pas, Porto se découvre aussi la nuit

On parle beaucoup des façades, et peu de la lumière qu'elles renvoient à la nuit tombée. Les réverbères de Porto sont de ceux qui projettent une lumière chaude, jaune orangé. Sur les azulejos bleus, ça crée un contraste irréel.

Ma photo préférée de tous mes séjours à Porto, c'est un mur de l'Igreja do Carmo à 23h, tout seul, avec les carreaux qui semblent flotter dans le noir. C'est le genre de moment qu'on ne trouve dans aucun guide.

Mais bon, ce n'est pas moi qui vais vous convaincre d'arpenter les rues à minuit avec un appareil photo. Chacun sa folie. Si vous avez l'âme moins noctambule, le matin, au levé du soleil, fait aussi des merveilles.

Doit-on payer pour voir des azulejos à Porto ?

La plupart des plus belles œuvres sont gratuites car elles sont en plein air : la Capela das Almas, les façades de la Rua de Santa Catarina, la gare de São Bento. Les églises, elles, demandent une petite contribution (2 à 5 euros), qui sert à l'entretien des édifices. C'est raisonnable.

Le seul vrai investissement, c'est le Musée National des Azulejos, et il vaut largement ses 5 euros. Si vous n'avez qu'une demi-journée à consacrer aux azulejos, c'est là qu'il faut aller. Vous y verrez en deux heures ce que les façades de la ville vous montreront en deux jours, mais avec les explications en plus.

L'azulejo contemporain : une tradition qui se réinvente

On aurait tort de croire que l'azulejo est une affaire de musée. Les jeunes artistes portugais s'en emparent, et certains ateliers de Porto et de Lisbonne produisent des pièces résolument modernes.

Il y a notamment un collectif qui a recouvert un immeuble entier de la Rua do Heroísmo avec des azulejos abstraits, aux couleurs vives, loin du bleu et blanc classique. C'est un autre visage de la ville, et il mérite le détour.

Ma recommandation : après avoir vu les classiques, prenez une heure pour flâner dans le quartier de Bonfim, sans but précis. Les azulejos contemporains s'y cachent dans les cours d'immeubles, les devantures de magasins, les escaliers. La ville est un musée à ciel ouvert. Il suffit de savoir lever les yeux.

Et c'est peut-être ça, la vraie leçon de Porto : les azulejos ne sont pas un décor qu'on visite, c'est une langue qu'on apprend à lire. Plus on s'attarde, plus on voit de choses. Moins on prend de photos, plus on comprend ce qu'on regarde. Et au bout du compte, ce qu'on emporte dans sa valise, ce ne sont pas des carreaux de faïence, c'est une manière de voir.

La prochaine fois que vous verrez un mur blanc, quelque part dans le monde, vous penserez à Porto. Et vous trouverez qu'il manque quelque chose.